Hochzäitsnuecht

Marja-Leena Junker et Myriam Muller

Un mariage dans la haute bourgeoisie. Catherine vient de marier Christian. Elle est issue d’une famille riche, lui sort d’une famille appauvrie par les années. Les jeunes mariés ont un point en commun – la drogue, l’héroïne.

Pour la mère de Christian, une femme possessive, ce mariage est une chance unique qu’elle double avec une assurance-vie faussée sur le nom de Catherine avec la complicité de son fils.
Le père de Catherine est un despote industriel qui règne sur son univers d’entreprises. Pour lui sa fille unique représente tout son bonheur et son admiration.

Après la fête Catherine quitte l’appartement conjugal pour aller chercher de la drogue. Elle ne revient plus. Son mari impatient part à sa recherche. Un long voyage commence qui finit avec l’aube naissante d’un nouveau jour et qui laissera des corps ravagés par le destin.

Le combat perdu de Saint-Michel

Le générique défile sur un magma rouge et jaune, indéfinissable. On pense à un soleil, à un embryon, à l’incandescence d’une cigarette ou encore au chaos originel. Ce genre d’images, lorsqu’elles sont placées en préambule d’un film indiquent généralement que le spectateur va être invité à pénétrer dans l’univers intérieur (d’où l’idée d’embryon) d’un auteur plutôt qu’à regarder une simple description du monde extérieur.

Davantage que dans son film précédent, le court métrage SOMEWHERE IN EUROPE, Pol Cruchten s’attache pourtant ici à un problème connu et bien réel, ce qui a permis à Videopress, productrice du film, de partiellement dévier le débat vers le sujet de la drogue. C’est en effet autour de la drogue qu’évolue le film, mais le terme doit être compris ici dans son sens le plus large.

Christian et Catherine sont de jeunes mariés que nous accompagnerons tout au long d’une tragique nuit de noces. Alors que le dîner, organisé avec pompe par les parents richissimes de la mariée, vient juste de commencer, Catherine charge Christian de lui procurer quelques grammes d’héroïne. Désemparé devant la souffrance de sa femme, le jeune homme se met en route, en vain. A son retour, les mains vides, il se fait insulter par Catherine qui décide d’attendre l’appel de Tony, le dealer. Celui-ci lui donne rendez-vous dans une usine désaffectée et lui fait part d’un sombre complot ourdi contre elle par la mère de Christian. Se croyant trahie par son mari, le seul dans le lequel elle avait confiance, Catherine va mourir d’une overdose.

La drogue n’est bien évidemment ici ‘lue l’expression d’un manque, d’un besoin impossible à combler, d’une quête qui ne saurait aboutir qu’il la mort, comme celle de l’homme qui, dans un siècle passé, partit pour l’Amérique pour devenir le Dieu blanc des Indiens et qui fut massacré par ceux-ci au moment où il les rejoignait enfin. Dans un dernier plan magnifique, Pol Cruchten relie ces deux histoires – celle du Dieu blanc que raconte à deux reprises Christian et celle de Catherine – lorsque Christian, arrivé au bout de sa nuit, étale la poudre blanche sur son visage comme une peinture de guerre indienne.

Si l’on a reproché avec quelque raison au réalisateur d’avoir un peu négligé «l’histoire», (mais pour critiquable qu’il soit, ce choix est tout à rait assumé par l’auteur), il est tout aussi évident qu’il a particulièrement soigné l’unité thématique de son film. Tout (bon) film se construit autour d’un concept central qui revient sans cesse, à l’image, dans les dialogues et la bande son (1), pour que le spectateur le ressente sans vraiment le déceler. Dans HOCHZÄITSNUECHT, ce concept est celui des ténèbres. Celles au cœur desquels voyageait jadis le héros du roman homonyme de Joseph Conrad (‘Heart of Darkness’), pour y découvrir le colonel Kurtz, interprété de façon hallucinante par Marion Brando dans l’adaptation cinématographique que fit Francis Ford Coppola du roman sous le titre APOCALYPSE NOW.

Hochzäitsnuecht-1La référence à APOCALYPSE NOW est évidente au moins une fois, dans la scène où Catherine est confrontée à Tony (Ender Frings). La mise en scène du discours de celui-ci semble inspirée de la scène du monologue de Brando dans le film de Coppola. Les mots de Tony donnent froid dans le dos, et l’usine désaffectée symbolise sans conteste une sorte de cœur des ténèbres, gardée par un nain énigmatique, comme le refuge de Kurtz était gardé par le journaliste fou interprété par Dennis Hopper. Si on écoute bien, on entend dans la bande son un bruit qui ressemble à celui d’un ventilateur ou des hélices d’un hélicoptère, référence obligée à la première scène de APOCALYPSE NOW, lorsque Martin Sheen se réveille d’un sommeil drogué et, entendant le ventilateur, le confond avec les hélicoptères des militaires qui l’avaient emmené là-bas, chez Kurtz.

Tony pourrait être interprété aussi comme une incarnation de Méphisto, lorsqu’il dit: «Tout le monde a besoin de moi. Je ne leur donne que ce qu’ils demandent et je leur annonce toujours le prix qu’ils auront à payer. Mais ils ne peuvent pas résister à la tentation.» Dès lors, on peut penser que Christian, en signant le faux contrat d’assurance organisé par sa mère – signature sur laquelle on insiste à plusieurs reprises dans le film – a signé un pacte avec le diable, un pacte qui va le perdre après lui avoir arraché sa seule raison de vivre.

Les ténèbres, le mal, sont également présents dans la chambre de la mère de Christian où une image pieuse évoquant Saint-Michel terrassant le dragon illustre le combat du Bien contre le Mal. Mais celte image se trouve dans la chambre du personnage le plus négatif du film et le combat semble perdu d’avance pour Saint-Michel, tout comme le sacrifice de Jésus Christ, présent dans le même plan sur une image où est accentuée la souffrance du Christ sur la croix, n’a pas réussi à sauver l’humanité.

C’est pourquoi sans doute aussi le ciel, que l’on découvre pour la première fois dans le film après la mort de Catherine, est désespérément couvert et semble ne devoir jamais laisser passer le moindre rayon de soleil.

Les ténèbres sont également ceux de la mort et Pol Cruchten a trouvé une très belle image pour l’introduire: la traversée du miroir (lorsque Christian retrouve Catherine à l‘hôtel) qui rappelle l’ORPHEE de Jean Cocteau où Maria Casarès traversait et retraversait les miroirs pour aller de la vie, non à la mort, mais à une sorte de no man’s land entre les deux. Dans HOCHZÄITSNUECHT, l’hôtel figure sans doute ce no man’s land.

Il ne suffit évidemment pas à un metteur en scène de citer quelques chefs-d’œuvre pour réaliser à son tour un grand film. Contrairement à de nombreux jeunes réalisateurs, Pol Cruchten intègre cependant intelligemment, et jamais gratuitement, ces références. Cinéphile assidu, il connaît parfaitement ses classiques (et tous les autres) et les utilise à bon escient pour enrichir son propre film. Malgré ses défauts évidents, sur lesquels tout à été dit depuis la sortie du film, il est évident qu’on a affaire ici à une œuvre très riche dont on découvrira sans doute de nouvelles perspectives à chaque nouvelle vision, ce qui est le signe des grandes œuvres.

Le plus étonnant dans ce film dérangeant, surtout après ce qui vient d’en être dit, est cependant qu’il ait été produit par une filiale de l’Imprimerie Saint-Paul. Producteurs et réalisateur se refusent à commenter sérieusement cette collaboration. Des bruits courent qui disent que l’abbé Heiderscheid avait été d’abord un peu déconcerté après avoir vu le film achevé. Il est en effet possible que les gens de Videopress, qui n’ont pas une grande expérience dans le domaine de la production, se soient laissé prendre au jeu de Pol Cruchten – qui sait ce qu’il veut et dispose d’un grand pouvoir de persuasion – et son équipe de professionnels français sans vraiment savoir où ils allaient. Qu’elle qu’ait été l’opinion des responsables de l’ISP après le film, ils ont en tout cas fini par réagir fort bien et placé le film dans un contexte qui, tout en leur permettant de ne pas renier leur idéologie, n’en semble pas moins inhabituellement progressif, comme en témoigne cet extrait du discours de Léon Zeches lors de la présentation officielle du film. Comme quoi, des miracles existent encore, même à l’ISP.

«Vous verrez un film choquant. Qu’il provoque votre indignation ou votre pitié, qu’il vous confronte pour la première fois avec un enfer réel, quotidien et bien de chez nous ou qu’il ne fera que transposer en images une situation qui vous est connue, ce film ne laissera personne indifférent. C’est le dessein de ses auteurs, c’est sa raison d’être, c’est un devoir, notre mission. HOCHZÄITSNUECHT est un film dur, pessimiste, sans illusions apparentes. Cette œuvre ne donne pas dans la facilité et le happy-end sentimental ou métaphysique. Or, il ne s’agit pas pour autant d’un film sans espoir. Il est vrai que cet espoir n’est pas inhérent à l’histoire, il ne vient pas déranger le réalisme du milieu bien trop souvent enjolivé par le 7e art qui peut créer de dangereux héros. L’espoir émanant de cette œuvre est situé en-dehors de celle ci afin de ne pas la gêner. Il se trouve au niveau des conclusions à tirer par le spectateur, par nous tous.»

(1) Pour ne citer que quelques exemples: dans CHINATOWN, c’est l’eau; dans SCARFACE de Howard Hawks, ce sont les croix; dans SHINING les Indiens.
(2) Cette image a été dessinée spécialement pour le film.

SOURCE: www.forum.lu – Viviane Thill

Réalisateur: Pol Cruchten
Scénaristes: Pol Cruchten, Marc Giraud

Interprètes principaux: Myriam Muller, Thierry van Werveke, Paul Scheuer, Isabelle Thill, Guido Tomassini, Marie-Paule von Roesgen, Ender Frings, Sylvie Gales, Daisy Garand, Danièle Gaspard, Emma Grenier, Joseph Gudenburg, Patrick Hastert, Pol Hoffmann, Marja-Leena Junker, Jean-Paul Maes, André Mergenthaler, Pol Cruchten

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